Nouvelle : Destins Croisés

« Nous croyons conduire notre destin, mais c'est lui qui nous mène. »

Denis DIDEROT. Extrait de : « Jacques le fataliste et son maître »

 

 

Destins croisés

 

 

« ... Et cette mort brutale, si soudaine, m'a frappée avec une telle violence que j'en suis venu à me demander si nous étions vraiment maître de notre destinée... La réponse est non, évidemment. Quelle est la finalité de la vie, sinon la mort ? La mort qui peut survenir à tout moment, qu'elle soit attendue ou non, qu'elle soit souhaitée ou redoutée. La mort, Messieurs, qui aura toujours le dernier mot, quoi qu'on fasse... »

 

19 H 15. La Mercedes Classe C 200 roulait un peu trop vite sur cette route nationale sinueuse et truffée de croisements. La nuit était tombée en ce mois de novembre depuis une bonne heure. De gros cumulonimbus chargés de pluie assombrissaient le ciel et les rares lampadaires qui bordaient l'asphalte avaient du mal à éclairer ses bas-côtés. Christophe Bartolomé la connaissait bien, cette route. Il l'empruntait deux à trois fois par jour depuis des années, pour se rendre à son boulot ou rentrer chez lui. Il n'y faisait même plus attention. Vingt-cinq kilomètres, à peine. Vingt-cinq kilomètres de virages de ronds-points et de carrefours dangereux. Sur ces routes de campagne, il était rare qu'on implante des feux tricolores. Pas assez de passage. Sur celle-ci, il n'y en avait qu'un ; juste avant la pancarte du village, à l'intersection de la voie qui menait au centre commercial et de celle allant à la cité dortoir pompeusement appelée : « zone pavillonnaire », qu'on avait construite cinq ans auparavant pour accueillir les nombreux salariés de la toute nouvelle usine Sarrazin. Christophe y travaillait, dans cette grande usine, l'une des plus importantes en capacité de fabrication, dans le pays. Il était cadre, et ce vendredi, comme tous les soirs, depuis deux semaines, il rentrait chez lui trop tard, après plus de onze heures de travail. Quinze jours qu'il menait ce train-là et il en avait marre. Il avait allumé la radio pour écouter les infos et surtout la météo du week-end.

 

« ... Nous ne sommes que des figurants de cinéma… nous ne connaissons rien au scénario. On nous a placé ici ou là, dans le décor d'un film dont on ne verra jamais la fin... »

 

— Qu'est-ce qu'il raconte, celui-là ? se dit Christophe en regardant le poste de radio d’un air dubitatif.

 

« ... Toute au long de notre existence, nous avons la prétention d'être maître à bord, d'avoir les rênes bien en main. Nous prenons telle décision à tel moment parce que l'on croit qu'elle est bien pour nous et qu'elle va nous permettre d'aller de l'avant, de nous protéger... Aller vers où ? Nous protéger comment ? La mort est toujours au même endroit : à la fin de la vie. Et c'est toujours elle qui gagne !

— Je vous trouve bien pessimiste, professeur Martin. Vous croyez donc au destin ?

— Destin ! Le mot est jeté... »

 

— C'est toi qui es jeté, mec ! Complètement !

Les premières gouttes vinrent s'éclater sur le pare-brise. Christophe enclencha les essuie-glaces en souriant malgré lui. S'il pleuvait samedi et dimanche, ce serait plus facile pour lui. Il aurait moins à se justifier devant sa femme. Il chercha son paquet de cigarettes dans la poche de sa veste.

 

« ... Prenons un exemple significatif, si vous le voulez bien : Quand un enfant naît, c'est une joie (je parle d'un enfant désiré par ses parents, bien sûr). C'est une nouvelle existence qui arrive dans ce monde et qui va y prendre sa place, tout naturellement. À cet instant précis où le bébé sort du ventre de sa mère, sa vie est-elle déjà tracée ? Le simple fait que la mère ait accouché peut nous mettre sur la voie, car pendant les neufs mois de gestation, bien des choses auraient pu lui arriver. Le bébé aurait pu ne jamais naître... »

 

Christophe n'écoutait plus ce professeur dont il n'avait même pas retenu le nom. Son esprit était ailleurs. Aujourd'hui encore, son chef lui avait donné une montagne de travail supplémentaire. Un dossier à rendre pour le lundi suivant. Il était resté à la boîte trois heures en plus pour s'avancer et il savait qu'il devrait y plancher une bonne partie de la nuit et tout le week-end pour être dans les temps.

 

« ... Pendant sa grossesse, la femme enceinte arrête de fumer, elle surveille son alimentation, elle évite l'alcool, elle ménage ses efforts, fait des visites régulières chez son gynécologue, bref tout ce qu'il faut pour qu'il n’y ait pas de soucis. Elle est persuadé qu'elle mène le bal. Elle pense sincèrement qu'elle prend toutes les précautions nécessaires... »

 

En fin d'après-midi, quand son collègue s'était pointé devant lui avec un grand sourire aux lèvres et qu'il lui avait balancé le paquet de dossiers sur son bureau en disant : « Le boss veut que tu te charges de ça ! », il avait eu envie, l'espace d'une seconde de tout foutre en l'air, de démissionner sur le champ, d'envoyer promener son directeur et toute sa clique de lèche-bottes, mais il ne l'avait pas fait. Il avait juste hoché la tête en un signe de consentement désabusé. La semaine d'avant, déjà « ils » lui avaient fait le même coup ; c'était pour le tester, il le savait et il s'était promis qu'il tiendrait bon, car il y avait cette promotion à la clé. On lui avait bien fait comprendre, « là-haut », qu'il était bien placé pour obtenir le poste qui allait se libérer dans un mois avec le départ à la retraite de l'actuel chef de production.

Chef de production ; cela voulait dire un salaire bien plus important, des primes élevées, une voiture de fonction et pleins d'autres avantages qui lui faisaient envie depuis bien longtemps. Ils allaient enfin pouvoir, sa femme et lui, s'acheter cette petite maison dont ils rêvaient, avec la piscine et surtout la chambre en plus, pour le bébé qui allait bientôt naître. Ils pourraient changer leur vieille Mercedes, partir plus souvent en voyage... mais pour ça, il devait se donner à 200% ! Il devait prouver qu'il méritait ce poste, c'était l'opportunité à ne pas manquer. Elle ne se représenterait plus.

 

« ... Mais toutes ces précautions, la mettent-elle à l'abri d'un incident imprévu. Un accident de la route, par exemple...

— Là, professeur Martin, je vous arrête tout de suite ! Nul n'est à l'abri de se faire renverser par un chauffard qui roule à gauche... Faut-il pour cela y voir la marque du destin ? On ne va tout de même pas boycotter les voitures...

— Ça ne servirait à rien, mon cher ! Ne plus traverser la rue par peur d'être écrasé est totalement inutile. De même qu'arrêter de se nourrir pour éviter de s'étrangler éventuellement avec un os de poulet, ou ne plus sortir de chez soi de crainte qu'un pot de fleurs ne vous tombe sur la tête. Car si votre mort est programmée, elle surviendra, quoi que vous fassiez. Mais la question n'est pas là, de toute façon. La question est : Pourquoi ? ... »

 

La pluie redoublait de puissance.

On n'y voyait pas grand-chose mais Christophe s'en fichait pas mal. Il aurait pu faire le trajet les yeux bandés tant il connaissait le chemin.

Il pensait à Claire, sa femme qui devait s'inquiéter de son retard. Elle avait toujours été stressée, Claire, beaucoup trop à son avis, surtout depuis qu'elle était enceinte. Il l'avait appelée vers cinq heures pour lui dire qu'il tarderait un peu, puis, absorbé par les chiffres, il n'avait pas vu le temps passer. Il décrocha son mobile et composa son numéro. Elle répondit aussitôt. Elle devait se tenir près du téléphone, à attendre son coup de fil. Sa voix était tremblotante et il dû la rassurer, lui dire qu'il serait là dans cinq minutes, qu'elle ne s'inquiète pas, qu'avec cette pluie, il préférait rouler doucement. Il raccrocha et jeta son portable sur le siège passager.

Christophe avait juré à sa femme qu'il était prudent, en fait, il roulait bien au-dessus de la vitesse de sécurité autorisée sur une route mouillée.

Il fouilla ses poches nerveusement pour essayer de trouver ces fichues cigarettes qu'il cherchait depuis tout à l'heure. Il avait un besoin urgent de nicotine pour se calmer. Il regarda sous son manteau, dans la boîte à gants, sans succès. Il palpa au hasard sous son siège et sentit enfin au bout de ses doigts quelque chose qu'il reconnut être son paquet de Marlboro Light. C'est au moment où il se penchait pour s'en saisir qu'il vit les deux gros phares blancs, entourés d'un halo de vapeur de pluie lui foncer droit dessus dans un rugissement de klaxon. Dans un reflex inattendu, il mit un coup de volant à droite qui envoya les roues de sa voiture mordre la terre en bordure de la chaussée. « Surtout ne pas freiner ! ». Les pneus crissèrent dans la boue mais il ne les entendit pas, des cailloux volèrent et ricochèrent sur les flancs du véhicule, mais il ne vit rien. Il ne regardait que la bande de bitume détrempée qui semblait lui échapper et la ligne discontinue blanche qui lui servait de guide dans cet enfer d'eau. « Surtout, surtout ne pas freiner ! ». Un autre coup de volant, à gauche cette fois et il parvint à remettre la Mercedes dans le droit chemin. Son cœur battait à toute vitesse et il dû s'arrêter un moment sur le bas-côté pour se remettre de ses émotions. Il avait eu une peur bleue et ses mains tremblaient sans qu'il puisse les stopper.

— Merde ! Quel con ! Il a bien failli m'envoyer dans le décor, ce chauffard !

Dans son camion de livraison, le chauffard en question pensa la même chose de Christophe, qui empiétait largement sur la voix de gauche lorsqu'il l'avait croisé.

 

« ... Reprenons, si vous le voulez bien, l'exemple de cette future maman. Elle est en train de préparer le repas du soir en attendant son mari, quand elle s'aperçoit qu'il lui manque des oignons pour la sauce. Pas de sauce bolognaise sans oignons ! Il est déjà tard et les magasins vont bientôt fermer leurs portes. Pas question de demander à son époux de s'arrêter quelque part pour en acheter, il va encore rouspéter. L'épicerie est juste de l'autre côté de la rue, elle ira donc elle-même les chercher. Elle se dépêche d'enfiler un imper car dehors, il pleut des trombes... »

 

Christophe reprit la route. Pas tranquille.

Sans savoir vraiment pourquoi, il traînait au fond de lui comme un malaise, une drôle d'impression de fragilité, d'insécurité. Comme si quelque chose allait se produire. Un mauvais pressentiment. Il secoua la tête énergiquement pour effacer ce sentiment de son esprit d'habitude si rationnel et mit cela sur le compte de la fatigue et du stress. Ce boulot le rendait dingue. Cette compétition avec Dalisa Casanova lui mettait les nerfs à rude épreuve.

Dalisa était une autre cadre de l'usine. Une autre prétendante au poste de chef de production qu'il convoitait. Une concurrente sérieuse.

À vrai dire, c'est d'abord sur elle que le choix du big boss s'était porté. Elle était très compétente et avait plus d'expérience que lui. La jeune femme n'avait alors aucune contrainte familiale et ne rechignait jamais à faire des heures supplémentaires. En fait, elle ne vivait que pour son travail. Elle était donc le profil type pour cette fonction. Mais voilà, il y a quelques mois de cela, mademoiselle Casanova avait rencontré l'homme de sa vie ! Le coup de foudre. Ils s'étaient mariés aussitôt et elle était devenue moins assidue à son travail. En plus, le bruit courait dans l'usine qu'elle était enceinte. Du coup, elle avait perdu des points. Difficile pour ces chantres de la productivité qu'étaient les actionnaires de l'entreprise Sarrazin de confier d'aussi grandes responsabilités à quelqu'un qui allait de toute évidence tomber enceinte rapidement et ainsi être absente plusieurs mois, voire plusieurs années, pendant sa grossesse et après, pour élever son enfant. Ça avait été une chance pour Christophe, mais le grand patron avait une préférence pour elle et de fait, elle était toujours dans la course.

 

« ... Notre future maman est la prudence même, on l'a vu. Elle va donc prendre toutes les précautions nécessaires pour aller acheter cette botte d'oignons. Elle choisit de faire vingt mètres en plus, malgré les intempéries, pour traverser au feu tricolore car la visibilité n'est pas très bonne à cause de la pluie, et les voitures, sur cette parcelle longue et rectiligne, ont tendance à aller un peu plus vite qu'il n'est permis. Arrivée au passage piéton, elle attend patiemment que le petit bonhomme soit vert. Pas question de traverser avant. Même si la voie est totalement dégagée, d'un côté comme de l'autre, qu'il n'y a pas un seul véhicule en vue. Malgré la pluie battante qui lui trempe le corps et lui glace les os, elle préfère patienter plutôt que de prendre le moindre risque pour elle et son bébé... »

 

Christophe haïssait Dalisa. Sans vraiment la connaître ; ils ne s'étaient croisés que peu de fois et ne s'étaient même jamais adressés la parole autrement que pour des formules de politesse dans l'ascenseur ou à la cafétéria. Il la haïssait parce qu'elle représentait pour lui un obstacle à son ascension professionnelle et il enrageait. Cela faisait plus de quinze ans qu'il travaillait pour l'entreprise Sarrazin. Il avait gravi un à un tous les échelons de la hiérarchie à la seule force de sa volonté et de son courage... il était si près du but avant qu'elle ne débarque dans la boîte. Oui, il la haïssait. Il s'était même surpris avec honte à souhaiter qu'il lui arrivât quelque chose d'assez grave pour qu'elle disparaisse définitivement du circuit.

Il lui en voulait parce que c'était à cause d'elle qu'il était obligé de travailler autant. À cause de cette foutue compétition. C'était par sa faute s'il allait devoir expliquer à sa femme ce soir, qu'ils ne pourraient pas partir en week-end comme ils l'avaient prévu depuis si longtemps, parce qu'il avait un dossier important à rendre pour lundi. C'était à cause d'elle si Claire pleurerait. Parce que le lendemain, c'était leur deuxième anniversaire de mariage et qu'ils avaient décidé de le fêter dans un joli « Relais & Châteaux » de la région. C'est Claire qui s'en était occupée. Elle avait tout préparé. Ça faisait un mois qu'elle attendait ce moment.

 

« ... Voyez comme elle fait attention. Maintenant que le pictogramme est vert, elle regarde quand-même à gauche, puis à droite et encore à gauche avant de poser un pied sur le passage piéton. Notre future maman aperçoit bien des phares qui se rapprochent mais le véhicule est assez loin, pense-t-elle, pour qu'elle ait le temps de traverser... et puis de toute façon, le passage piéton est éclairé par un réverbère, et même avec cette pluie, il est impossible que le conducteur ne voit pas le feu rouge... »

 

Son portable sonna.

C'était Claire qui lui demandait s'il pouvait faire une halte au centre commercial pour acheter de la crème de soja. Christophe n'avait pas du tout envie de perdre son temps dans les magasins à cette heure-ci, après sa journée de travail. Il y aurait du monde et franchement, il ne voyait pas l'intérêt de faire le détour pour si peu. Sa quiche aux herbes pourrait bien se contenter de crème fraiche entière, pour cette fois. Lorsqu'il raccrocha, il s'en voulut un peu. Il aurait pu faire un effort, pour lui faire plaisir. Surtout qu'il avait une très mauvaise nouvelle à lui annoncer. Elle allait être furieuse d'apprendre que leur week-end en amoureux tombait à l'eau, à cause de cette fichue promotion, à cause de Dalisa Casanova. Chère Claire. Elle qui trouvait qu'il travaillait déjà beaucoup trop en temps normal. Selon elle, il n'avait pas besoin de ce poste et de tous ces avantages, son salaire augmenté, ces primes... à quoi servirait cet argent supplémentaire s'ils n'avaient plus de temps pour le dépenser. Elle, se contenterait juste de le voir plus souvent à la maison.

Oui, elle serait furieuse.

Christophe la rappela. Il s'arrêterait finalement au supermarché. Par la même occasion, il lui prendrait un gros bouquet de fleurs, ça lui ferait plaisir, elle adorait les fleurs et lui, ne pensait pas assez souvent à lui en acheter.

Quand sa femme répondit, sa voix était couverte par le fracas de la pluie.

— T'es où ? Je t'entends très mal.

— Je suis dehors... je vais à l'épicerie...

— Merde, chérie ! C'était pas la peine de sortir... Avec ce temps ! Je t'appelais pour te dire que j'irai la chercher ta crème de soja.

— ... c'est plus la peine, rentre directement, mon chéri... je fais juste l'aller-retour.

— Ouais, mais... tu n'es pas prudente... avec le déluge qui tombe !

— T'inquiète ! Je suis une grande fille. Je t'aime.

— Je t'aime aussi... Fais gaffe à toi.

Christophe passa une vitesse et accéléra. Il était presque arrivé au village. Devant lui commençait la portion de route en ligne droite qui le traversait. Cette partie de route limitée à 50 km/h, défouloir pour les automobilistes, qui venaient de subir trente bornes de virages.

 

« ... La voilà donc en plein milieu de la rue. Elle ne se contente pas de traverser tranquillement en marchant, même « protégée » comme elle l'est par le passage piéton et le feu rouge. Notre future maman qui est décidément la quintessence même de la prudence, hâte son pas... elle court presque afin de se retrouver de l'autre côté le plus vite possible. D'autant que la voiture qui s'approche, là-bas, n'est pas aussi loin qu'elle avait pu le penser et semble rouler drôlement vite... »

 

Le feu au loin était rouge. Christophe estima rapidement la distance qui le séparait de la signalisation et sut qu'il n'avait pas besoin de décélérer. Quand il serait à sa hauteur, le feu passerait au vert. Il le savait, car il faisait ça pratiquement tous les jours. Il appuya, au contraire, sur la pédale d'accélération pour faire monter en lui ce petit parfum d'adrénaline qui lui plaisait bien, cette sensation de vivre dangereusement qui lui fit oublier un instant ses tracas.

Il avait vraiment envie de fumer. Le paquet de Marlboro était resté sous le siège, à ses pieds. Il se pencha sans quitter la route des yeux et réussit enfin à mettre la main dessus. Il enclencha l'allume-cigare.

 

« ... Oui, elle roule vraiment très vite. Si vite en réalité, qu'elle percute la malheureuse de plein fouet avant qu'elle ait pu atteindre le trottoir d'en face !

— Triste histoire, professeur Martin, mais que voulez-vous prouver ?

— Que cette future mère, si précautionneuse, n'aurait jamais dû mourir de la sorte, puisqu'elle avait mis toutes les chances de son côté... »

 

Christophe aspira la première bouffée avec bonheur. Il se sentit tout de suite beaucoup mieux. Le feu tricolore se rapprochait rapidement.

 

« ... Alors pourquoi ? Pourquoi a-t-elle « rencontré » cette voiture ? Rencontre qui lui a été fatale ! Songez qu'il aurait suffi qu'elle traverse cette route une minute plus tôt pour ne pas croiser son chemin. Pensez que, si elle n'avait pas eu l'idée de faire une sauce tomate, elle n'aurait pas eu besoin d'oignons... donc, elle ne serait pas sortie pour en acheter !

— Le hasard ? La guigne ?

— Le hasard comme la malchance sous-entendent qu'il n'y a pas de principe de « cause à effet » là, il y a bien cette notion, puisqu'elle est sortie acheter des oignons et que c'est à cause de ça qu'elle s’est faite renverser et qu’elle est morte... »

 

Décidément, ce feu restait bien longtemps au rouge. Christophe se demanda s'il n'était pas défaillant. Il regarda le compteur, sur le tableau de bord : 100 km/h ! Il allait réellement très vite. Un rapide coup d'œil sur les routes perpendiculaires de l'intersection le rassura ; pas un phare à l'horizon. Même s'il grillait le feu, il ne risquait pas d'avoir un accident.

Il aurait pu juste ralentir et s'arrêter comme tout automobiliste responsable, mais ce soir-là, il n'avait pas envie d'être raisonnable. Il avait besoin d'évacuer la tension qui s'était accumulée au cours de ces quinze derniers jours.

 

« ... Pour tenter de comprendre, revenons si vous le voulez bien un peu en arrière... Et parlons de cet automobiliste. Que savons-nous de lui, de son état d'esprit avant l'accident ; était-il en train de somnoler, de téléphoner, de s'allumer une cigarette... »

 

La silhouette se matérialisa devant la Mercedes comme si elle était née de l'averse.

Christophe appuya de toute sa terreur sur les freins. « Surtout ne pas freiner ! ». Les roues se bloquèrent et la vieille berline se mit aussitôt en aquaplaning. Il eut beau tourner le volant dans tous les sens, rien n'y fit. Après une glissade qui lui parut interminable, l'imposant pare-chocs de la Classe C heurta la jeune femme qui se trouvait sur les clous avec une violence inouïe. L'impact provoqua un bruit terrifiant d'os broyés. La silhouette sembla se désintégrer aussi vite qu'elle était apparue la seconde d'avant.

 

« ... Roulait-il trop vite pour pouvoir s'arrêter ? Remontons encore le temps... Que faisait-il là ? Sur cette route, à cette heure-ci, au même moment que la future maman ?

— Coïncidence ?

— Les coïncidences mettent en scène le hasard et nous avons vu que ce n'était pas par hasard que la future mère se trouvait dehors.

— Alors ? Le destin ?

— Le destin ? Ce n'est qu'un mot que les Hommes ont inventé pour décrire quelque chose qui leur échappe... Mais j'irai encore plus loin... »

 

Après la collision, la berline allemande continua sa course pour aller s'encastrer dans un lampadaire. Les airbags s'ouvrirent, étouffant presque Christophe qui eut le plus grand mal à s'extraire de la caisse froissée. La rue était déserte. Hagard et très commotionné, il courut jusqu'au feu tricolore en se tenant la jambe. Il cherchait le piéton qu'il venait de faucher, au milieu de la chaussée inondée. Le mauvais pressentiment qu'il avait eu après l'incident du camion revint en force, comme un signal d'alarme. Son souci majeur en cet instant précis n'était pas d'avoir renversé quelqu'un mais, de savoir qui. Les yeux plissés, il essayait de percer le rideau de pluie. Il fut entièrement trempé en quelques secondes mais ne s'en souciait guère. Il courait d'un côté, revenait, boitillant, tournait sur lui-même, puis... il la vit.

 

« ... Quand je pose la question : pourquoi cet homme était-il là à ce moment, j'introduis une nouvelle fois la notion de « cause à effet ». Oui, la vraie question est : Pourquoi ! Pourquoi lui, pourquoi elle, pourquoi cet accident ?... »

 

Une forme allongée à plat-ventre sur le bitume.

Il s'approcha, la peur au ventre. Du sang s'était mêlé à l'eau de pluie dessinant une sinistre flaque rougeâtre autour du corps qui était enveloppé d'un long imperméable. Ce corps-là  avait une morphologie qui paraissait contraire à l'anatomie humaine, une jambe, en particulier n'était pas à sa place, le bassin semblait être à l'envers, comme si le buste avait effectué un tour à 180°. Christophe se mit à genoux. Avec précaution, il retira la capuche qui recouvrait la tête de cet être disloqué. Son cœur faillit s'arrêter de battre lorsqu'il découvrit le visage de sa victime. Dalisa Casanova.

 

« ...Vous savez, je suis intimement persuadé que rien n'arrive par hasard, ni gratuitement. Chaque acte de notre existence a un sens, un but, et une conséquence. Tout cela s'inscrit dans un ensemble global qui réunit tous les êtres vivants de l'univers... Et nous n'en sommes que très rarement conscients. Appelez ça le destin, si vous voulez ou la volonté de Dieu... »

 

 

Fin     

 

                             Bastia, le 28 novembre 2010

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